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Rechampir, l'édition
Se donner du champ

Fils de Solange Perrin

Portrait d’une famille

1Un mercredi après-midi de septembre, je rencontre Solange Perrin chez elle, à Saint-Malo. Elle habite en lotissement non loin de la Briantais, en amont du barrage sur la Rance. Elle m’offre le café et se tient prête à répondre à mes questions. Sa nièce Julie Besnard lui a expliqué les choses, ça facilite le contact. Deux de ses enfants, Julien, 17 ans et Ronan, 13 ans, sont mineurs et il n’est bien sûr pas question pour moi de les aborder sans l’accord et la supervision des parents. J’essaye de la mettre en confiance en lui parlant de moi, de l’intérêt que j’ai pour la sociologie et l’histoire des familles. En fait, je voudrais l’amener habilement sans éveiller ses soupçons à parler de ses parents. Il se trouve que Solange est la première enfant de Mercedes Perón Fernandez que je rencontre.

2– Est-ce que je vous vexerais si je qualifiais votre famille (vous, votre mari et vos trois fils) de “normale” ou “standard” ? Vous semblez particulièrement suivre de près la scolarité de vos enfants, votre famille semble très unie et soudée ?

3– Non, je vous en prie, je ne suis pas vexée. Je pense que nous sommes, oui, la moyenne des familles moyennes ! Enfin, économiquement, nous sommes peut-être un peu plus à l’aise que les autres mais pour le reste, nous sommes désespérément normaux. Est-ce que c’est bien ou mal pour votre enquête ?

4– Ni bien ni mal, je suis un tout petit peu étonné de vous entendre, comment dire, revendiquer, presque, cette normalité ?

5– Attention, normalité oui, banalité, c’est autre chose.

6– Bien sûr.

7– Et puis, est-ce que l’époque n’est pas un peu comme ça ? Est-ce qu’on nous demande pas chaque jour d’être comme tout le monde ?

8– Vous pensez que ça a changé, disons par rapport à ce qu’ont vécu vos parents ?

9– Oh, mes parents… Oui, bien sûr. Ca ne devait pas être facile pour eux d’être “normaux” : c’est mon père qui nous a beaucoup élevées ma sœur et moi car ma mère a disparu j’avais huit ans.

10– Ah, je suis désolé…

11– C’est l’histoire, que voulez-vous !, on ne peut pas la changer. Ma mère est d’origine espagnole mais, pendant et après la guerre, a beaucoup voyagé. Elle a eu une vie… riche on va dire, mouvementée à ce que j’en sais. Elle nous a eu sur le tard, c’était un second mariage. Quand à mon père, s’occuper de ses deux filles l’a tôt fait rentrer dans le rang, lui qui était marginal, qui rêvait de vivre en communauté et tout ça. Alors, le côté normal des choses, c’est finalement… une vraie nouveauté dans ma famille.

12– Et cette histoire de famille, vous en avez parlé à vos fils ? Est-ce qu’ils ressentent cette… coupure dans votre histoire ?

13– Non, je n’en parle pas. C’est ma vie, pas la leur.

14– Mais vous prenez soin de ne pas faire comme votre mère, vous êtes très présente. Est-ce qu’il faut penser que vous lui en voulez ou que vous avez souffert gravement de son absence ?

15– Je…

16Elle hésite, se lève, se rassoit. Je l’encourage doucement à parler.

17– Ma mère nous a aimé, j’en suis sure. Mais j’ai le souvenir d’une personne distante, toujours en recul, en observation. Je vois encore son visage lorsque je lui racontais ma journée à l’école, avec ce sourire en coin, cette façon de dire “Amuse-moi” en quelque sorte. Parfois elle était simple et parfois elle jouait la hautaine. Dans ces moments-là par exemple, elle ne touchait plus à rien dans la maison et c’était à Nathalie et moi de ranger, faire la cuisine, faire la vaisselle, tout ça. Je ne l’aimais beaucoup dans ces moments-là. Elle nous disait souvent “Il faut que vous appreniez à vous débrouiller.” Elle nous aimait mais je ne suis pas sure qu’elle nous estimait. Moi, j’ai toujours manqué de confiance en moi, après.

18– Que voulez-vous dire ? Vous avez connu des moments difficiles ?

19– oh, non ! Au contraire même peut-être…

20Solange Perrin est documentaliste en collège mais je devine qu’elle aurait rêvé d’autre chose.

21– Vous savez à mon époque, ce n’était pas très compliqué de passer les diplômes.

22Son mari est consultant informatique, avec beaucoup de missions chapeautées par la chambre de commerce et le port. Il a aussi mis un pied sur les îles anglo-normandes avec quelques clients fidèles. Il est donc souvent absent et parfois Solange se demande s’il se met en affaire avec les bonnes personnes.

23– Alors, vos enfants ?, dis-je pour relancer la conversation.

24L’ainé des fils, Guillaume, a vingt ans. Il est étudiant en Staps à Rennes. Il revient tous les weekends, machine à linge, courses, fête rituelle du samedi soir, grasse matinée, repas dominical et retour en covoiturage. Depuis qu’il est à Rennes, Solange Perrin et son mari partent moins en excursion ou voir des amis la fin de semaine, pour accueillir leur fils.

25Julien, 17 ans, rêve de partir lui aussi de la maison. Non que ça s’y passe mal mais c’est normal, c’est l’âge, le moment où l’attirance d’une vie autonome et libre devient très forte car on s’en croit capable. Reste le problème, le passage obligé du baccalauréat : impossible de brusquer les choses, il faut prendre patience, subir la peine, prouver à tous qu’on est comme les autres, qu’on a nous aussi réussi, qu’on a passé la ligne. L’année prochaine, Julien compte s’inscrire en IUT. Il passe son temps sur son ordinateur, la famille Perrin a un beau site Internet auto-hébergé, des adresses méls en perrin.fr et un réseau social privé Diaspora (ce dernier servant surtout à Julien pour communiquer avec sa copine du moment, Rosa).

26Ronan, le benjamin a treize ans. Il est en quatrième au collège Charcot. Passionné de métal (la musique, pas la matière), il s’escrime chaque soir (et le matin s’il le peut) sur sa guitare noire à reproduire tous les succès mais aussi les titres plus confidentiels de Metallica, Voïvod, Napalm Death ou Morkelviz. Pas d’avenir pour lui sinon en faire sa vie. L’école, il aime en ce qu’elle lui apporte méthode et rigueur : Ronan se prétend rationnel et à déjà planifié son apprentissage technique, cela fait longtemps, dit-il, que le rock’n’roll est affaire d’intellos.

27Les deux garçons sont sortis ce début d’après-midi, l’un à son entrainement de handball, l’autre au Fablab. Ils vont rentrer tout à l’heure et je pourrai leur parler un moment. Solange Perrin s’excuse, elle doit aider quelques minutes sa voisine. Je me lève et fait le tour du salon. Les portes-fenêtres donnent sur l’arrière mais la vue, passée quelques arbustes, butte sur une haute haie de sapin. La cheminée est propre, elle n’a pas encore servi cet hiver. Les porte photos clament les étapes franchies par la famille et s’attachent à montrer les sourires de ses cinq membres. Juste à côté de l’un deux, posé sur un guéridon, un portrait de Mercedes Perón Fernandez. Image Polaroïd à la tonalité jaune, image qui saisit le portrait et l’expression calme et distante, légèrement souriante, de la maman, de l’épouse – pas forcément de la femme. Ce guéridon détonne je m’en rends compte parmi les meubles plutôt de style moderne. Celui-ci est une pièce d’antiquaire, c’est surprenant. Un cadeau ou, pourquoi pas, une pièce de famille. De laquelle, celle du mari ou de la mère ?

28Solange Perrin revient et nous discutons à nouveau en attendant les garçons.

29– Ils vivent une époque et un monde très différents du nôtre : ils ont des téléphones et Internet. C’est assez fabuleux comme ils savent tout un tas de choses qu’ils n’ont pas appris à l’école par exemple. Ils en savent dix fois plus que moi à leur âge, c’est bien ! Je ne supporte pas, vous savez ?, la nostalgie Casimir, Bonne Nuit les petits ou Goldorak : il y a des gens de mon âge qui collectionnent les objets, savent chanter les génériques par cœur, ils ont tout une connivence entre eux de répliques, d’attitudes et de détails. Hé bien moi, ça me rend malade, ça me renvoie au temps où on n’avait qu’une chaine de télé en gros, il n’y avait aucune diversité, on nous amusait le mercredi après-midi comme des marionnettes ! C’est normal que les gens ont l’impression que c’est leur culture : on avait que ça. Les jeunes, mes fils, ils ont aujourd’hui plusieurs cultures qui se superposent, ils peuvent choisir – enfin, un peu plus que nous. J’aimerais bien avoir leur âge maintenant, ne plus se poser de question inutile, toujours être connectée, avancer avec ça dans l’immédiateté.

30Ca y est les voilà : le grand derrière, le petit devant ils entrent dans le salon. En baskets tous les deux, casquettes sur la tête, blouson ou veste, c’est au choix. Ils se ressemblent si on s’attarde cinq minutes sur leurs bouilles lisses, boutonneuse pour le grand. Les présentations sont faites, ils étaient prévenus et nous commençons avec Julien – Ronan devant prendre une douche. La famille a choisi de répondre à mes questions ensemble, d’entendre et de réagir en commun.

31Ce qui les motive ? L’avenir. La possibilité qu’ils acquièrent d’influer sur la réalité, de construire, de prendre leur rôle. Leurs peurs ? L’extrémisme. Et les famines, le manque d’eau dans le monde et les cataclysmes causés par le réchauffement. Leurs drogues ? La musique sans hésitation, l’herbe et les réseaux sociaux, là où ça se passe. Comment vous voyez vos parents ? – Tous les jours ! Ils rient et blaguent volontiers.

32– Et la dame, là, dans la photo, c’est qui ?

33– C’est grand-mère. On l’a jamais vue. On connait mieux la famille de papa.

34Je vais ce soir reprendre le TGV et j’ai convenu d’un rendez-vous avec Guillaume, à Rennes. Ses deux frères le citent et en parlent souvent, il compte beaucoup pour eux.