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Rechampir, l'édition
Se donner du champ

Filles de Nathalie Trouvé

Janis Trouvé

1Braderie Saint-Martin, 2004, une photo de famille envoyée par Julie Besnard où je pense qu’au centre, derrière un étal, avec une belle chemise à rayures, ses cheveux envahissant le front et un jean sans style, on voit Julie. Le soleil un peu dans les yeux, elle pose faisant mine d’arranger une pile de bols. Non loin d’elle, la petite sœur Janis. Elle prend la pose, déhanché, une main au creux des reins, une jambe en avant comme dans une fente de patinage artistique. Elle a un pantalon de toile, un pull marin sur une chemise à pattes, des cheveux raides et mi longs. Elle aussi le soleil lui fait plisser les yeux mais il est évident qu’elle regarde le garçon, celui qui est au premier plan de la photo : il a la jambe tendue en avant, sans doute pour désigner de sa tennis un objet posé par terre devant lui. Tandis qu’il fait cela, son bras droit reste le long de corps, son poing refermé sur une cigarette en dessous d’un fin bracelet. Ses bras sont nus, son chemisier est serré à l’arrière par deux cordons qui pendent en arrière, jusqu’au niveau des genoux. On ne voit pas son visage caché par des cheveux qui tombent en avant – Janis le voit surement, ce visage.

2Le 15 juin, je rencontre exactement cette fillette, devenue jeune femme, à Toulouse. Elle y étudie l’espagnol après une licence d’histoire. “L’unicité du moi ne va pas sans instantanéité”, disait Palante…

3– Mon “plan” ? Étudier l’espagnol et partir dans deux ans à Séville. Il y a là-bas les archives des Indes qui rassemblent depuis 1785 les documents liés aux colonies espagnoles. Puis le doctorat d’histoire. Vous savez que ma grand-mère était espagnole ? On ne se refait pas !

4Nous discutons. Elle s’exprime franchement.

5– Je suis plutôt sure de moi. On me dit même prétentieuse, adorable mais prétentieuse ! En fait, je suppose que je suis une peste parfois pour les autres. Je dis ce que je pense, voilà tout. Et comme c’est la vérité, ce sont les autres qui ont un problème ! Bref, je sais ce que je vais faire les, disons, cinq années qui viennent. Et laissons braire les ânes.

6Je la taquine.

7– Non, pas de petit ami pour l’instant. On verra ça le moment venu. Pour l’argent…, je me débrouille. Un peu de baby sitting, des extras au bar et des services, comme ça… Sexuels, oui, parfois. La différence est souvent mince vous savez avec une relation. C’est mieux que d’être entretenue honteusement.

8Elle adore Oasis, le cinéma et surtout les séries. Connait tous les tutos, les influenceuses (qu’elle déteste) et les bouquets de VOD. Elle considère Facebook et Twitter comme des maisons de retraite et ne communique que via des messageries éphémères. Elle chante en anglais en s’accompagnant à la guitare. Elle est optimiste sur l’avenir en général.

9– Il y aura des solutions pour sortir de ce truc-là, du climat. Déjà il se passe plein de choses dans plein de pays, des gens qui s’aident et qui inventent. En tout cas, moi j’irai vivre là-bas. Je ne m’installerai que dans un coin où ça vaut le coup, où il y a quelque chose à défendre, vous voyez ? Ici en Europe, il n’y a que le passé à défendre on dirait. Vous ne trouvez pas ?

10Je me pose la question de la séduction, tant il est manifeste qu’elle investit beaucoup la situation. Mais non, admis-je, Janis est comme ça. Pourquoi faudrait-il qu’une jeune femme un peu vive soit forcément séductrice ? Pourtant elle me pose mille questions, renversant la logique de l’entretien (quel mot !), questions auxquelles je n’ai aucune difficulté à répondre. Je la ramène dès que je peux sur le sérieux de mon enquête.

11– Je cherche à me faire une idée précise de votre mode de vie et de votre caractère…

12– Je n’ai ni l’un ni l’autre. Je suis utopico-anar et je pense qu’on ne peut se définir qu’après coup. Sur le moment, nous sommes… de la puissance (c’est un peu Nietzsche, ça, non ?). Et comme je suis jeune (pas comme vous), ma puissance, je la laisse aller. Mon mode de vie est à la fois au service de ça et une conséquence, je ne sais pas.

13– Mais : pourquoi ces études sur les colonies espagnoles du XVIIe siècle ?

14– Ce n’est pas tant ce siècle-là que je veux étudier mais le fait de la colonie : la colonie est toujours d’une certaine façon l’avenir de la métropole. Regardez l’Espagne, le Portugal, la France… Que ce soit en bien ou en mal (et je pense là aux dictatures du XXe siècle), les colonies sont toujours revenues frapper à la porte de l’histoire… Je voudrais être une sorte de colonie, mais je ne sais pas de quoi.