Navigation | Contenu

Rechampir, l'édition
Se donner du champ

Fils d’Elias Mattei, petit-enfants issus de votre liaison avec Amoro Mattei, Yougoslavie, années cinquante

Achille Mattei
petit-fils de nihiliste

Table des matières

1Bari, le 7 mai 2015.

2Je suis, monsieur, instituteur dans le quartier Picone de Bari. J’ai 35 ans. Je suis de nationalité italienne, étant né le 4 mai 1980 (jour de la mort de Tito) à Rimini mais d’origine yougoslave : mes parents ont émigré depuis la Slovénie, par Trieste en 1975. J’ai rencontré ma femme, Silvia, pendant mes études d’histoire à Rome et nous attendons notre premier enfant. J’habite un appartement non loin de l’école dans ce quartier très peuplé de Bari, nous nous y plaisons. Nous avons un chat, qui s’y plait aussi. Nous n’avons pas besoin de voiture, nos déplacements le plus souvent à pied ou en bus, le dimanche en vélo. C’est pourquoi je vous propose de profiter d’un voyage que je dois entreprendre au Parlement de Strasbourg, en octobre ou peut-être en novembre, pour nous rencontrer. Cela vous évitera de venir tout exprès dans nos Pouilles que je sais lointaines, et moi d’organiser quelque chose de plus.

3Je suis d’un quotidien assez sage, voire triste. Je suis raisonnablement enthousiaste et en général réservé. Ma femme, grande lectrice et apprentie bibliothécaire, trouve beaucoup de calme en ma compagnie et c’est donc bien ainsi, nous nous plaisons. Les années qui viennent vont être pour nous bien pleines, avec la jeunesse de l’enfant et le fait que je reprends des études d’histoire, en même temps à mon travail à l’école. Je commence une thèse à l’université Aldo-Moro, en histoire contemporaine, qui s’intéressera aux expressions fascistes et assimilées d’Europe centrale, sur une période un peu plus large que la guerre, y compris donc leurs ramifications intellectuelles dans la période communiste yougoslave.

4À part cette recherche, je n’ai pas de hobby. Je ne fais du sport qu’obligé par mon médecin quand il me trouve trop pâle, ou qu’avec les élèves à l’école. Bien qu’au bord de la mer (selon vos critères), je ne pratique pas d’activité nautique. Bref, je n’ai aucun investissement dehors, ni dans aucune association de bienfaisance, ni surtout dans aucun mouvement ou parti militant. Vous allez sans doute me trouver radical dans mon non-engagement et il est vrai que je maintiens fermement une ligne a-politique : vraiment aucune bonne raison ne justifie que l’on milite pour telle ou telle cause. Toutes les causes se sont trouvées pourries de l’intérieur ou dévoyées dans leur objet. Elles ont toutes été utilisées par des héros et des salauds comme béquilles ou tremplins pour leur fortune et leur haine. Elles finissent toutes au Credito municipale des idées périmées (“chez ma tante” on dit à Paris je crois ?) où n’importe quel bavard peut s’en ré-emparer pour pas cher. On surestime ainsi de beaucoup l’action des hommes, qui est globalement très négative.

5Je tiens pour sûr que ne pas participer est la bonne solution. Si tous nous le faisions, tout irait mieux.

6À titre d’exemple, je pourrais vous parler de ma famille – et vous lirez le carnet de Elias Mattei mon père dont je vous joins quelques feuilles. ballotée dans le siècle, elle a lutté contre une idéologie au nom d’une autre, résisté à l’envahisseur puis à l’occupant pour enfin imposer un régime à des pays entiers ; elle s’est enfuie d’ici pour aller lutter ailleurs, elle s’est fragmentée, elle s’est trahie elle-même et n’a pas trouvé le bonheur. Mon père a fuit la déliquescence yougoslave pour venir faire le coup-de-poing à Ancône, contre les grévistes du port. Ma grand-mère, d’origine espagnole de famille franquiste, a rejoint Tito et a fuit on ne sait où. Mon grand-père (Amoro Mattei, figure du régime) fait partie de tous ceux à qui je m’intéresse pour ma thèse, dont le parcours va ainsi d’idéologie en idéologie, d’idées stupides en mots d’ordre meurtriers, de groupuscules d’extrême-droite des années trente au nationalisme croate, bosniaque ou serbe, passé par l’engagement communiste. Le point commun de tout cela, paradoxalement, c’est le nihilisme – je pense pouvoir le montrer –, la grande maladie moderne. Et qu’est-ce que le contraire du nihilisme alors ? L’enjeu est ici.

7Vous qui êtes également à l’université, vous comprendrez sans doute cet intérêt que j’ai pour l’histoire, la connaissance et les moyens de conforter une intuition forte. Je suis une espèce de non-violent de l’idéologie, un Bartleby de la politique (peut-être avez-vous lu l’essai que Deleuze a consacré à ce personnage), un minimaliste de la vie sociale, un prudent des Petits Livres et des missels, un refuznik de la cause. On a trop fait avant moi, je ressens la nécessité d’effacer la volonté de faire. Je crois que je fais partie, évidemment, d’une minorité – non agissante cela va de soi.

8Pour finir cette déjà longue lettre, monsieur : voyez, vous pourrez compter sur une lâche silhouette grise et sans aspérité pour votre série de portraits. Mais je m’en honore.

9Sincèrement vôtre, Achille Mattei.

Le carnet d’Elias Mattei

10Dans le carnet d’Elias Mattei dont la traduction est pour moi difficile, je picore ces phrases :

11“Ma mère a été jugée libre et courageuse de m’attendre seule. Mais elle n’était pas yougoslave. Moins de préjugés sur elle de ce fait.”

12“Jamais vu mon père. Maman m’a toujours dit qu’il n’existait pas, qu’il n’avait pas d’importance : il fallait faire des enfants, à la sortie de la guerre, si possible bien communistes et donc pas selon les mêmes schémas qu’avant-guerre. Connerie ! Mais tant d’amour reçu de ma mère – avant qu’elle me laisse au pensionnat.”

13“Tito m’a parlé de mon père, une fois. Il m’a dit qu’il était très fort. Qu’il espérait que je serai aussi fort que lui mais aussi que je serai plus discipliné et plus croyant quelque chose comme ça (surement pas ce terme mais je n’ai retenu que l’idée).”

14Glissée dans le carnet, plusieurs photos :

15Celle-ci, non datée, ni légendée. Il s’agit d’un portrait de facture “humaniste”, dans la veine d’une tradition réalisme soviétique. Elle est prise de trois-quarts, le regard bien au milieu du cadrage afin d’en illustrer la confiance vers l’avenir. Tout aussi bien le portraitiste s’en foutait bien des écoles et des styles mais je ne le crois pas. Si les hommes et les femmes sont, en quelque sorte, indépendants à leur époque, les traces qu’on en a et les indices qu’ils laissent ne peuvent, sauf exception notable, échapper au temps, aux racines, aux aléas et aux techniques médiatiques. Amateur éclairé ou professionnel, d’école humaniste ou non, ce portraitiste a fabriqué une trace, avec une évidente volonté de sympathie. La casquette est élimée, formée, ajustée au milieu et en haut du front, la visière légèrement tordue à l’endroit où le pouce et l’index appuient en opposé, elle est noire sur la photo, la lumière marquant les usures. Favoris et sourcils sont fournis, les yeux à l’intérieur d’une large rayure noire qui ne laissent rien deviner d’eux. Le nez est proéminent, le losange qui façonne le sourire édenté y prenant appui à l’aile d’un S à la base intérieure de la narine. L’homme n’est pas rasé du matin, et pourtant cette impression qu’il est retracé ici en gloire. S’agit-il d’Elias, de son père Amoro ?

16Cette autre photo, plus récente, sur le port de Rimini cette fois, de quatre vieux sur un banc. Le banc est fixé au sol face à la mer – la jetée à droite protège le port – mais les hommes sont assis à rebours, comme à califourchon, les jambes passées entre le siège et le dossier, les bras accoudés. Ils regardent donc le quai, la rue, ceux – et peut-être celles – qui passent. Et non la mer, on devine qu’ils l’ont assez contemplé dans leur vie. Derrière eux, au départ de la jetée, il y a une Fiat garée et un couple qui regarde le sable, se tenant prudemment à la rambarde. Au dos de la photo l’inscription “Quatre amis”, ne pas trop y projeter de choses : Achille ne m’a pas dit si son père Elias était présent ou s’il avait pris la photo.