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Rechampir, l'édition
Se donner du champ

Enfants de Giula Ponti

Carla & Alessandro Minore
Les cousins transalpins, côté Italie

Carla Minore.

1Alors que je prends le ferry ce 1er octobre pour rejoindre Pise, je revois Carla me tendant la main au moment du départ : légèrement en arrière, j’ai l’impression que la voilà qui prend soudainement intérêt à ma venue. Va-t-elle m’en dire plus ? Je me précipite à lui dire : écrivez-moi, en lui tendant une carte de visite. Non, elle me montre un SMS de son frère Alessandro qui m’accueillera demain. Une histoire assez incroyable : elle n’a plus de contact avec son frère et j’ai dû passer par un chemin digne d’un roman. Ce chemin part d’un mouchoir en papier avec la marque du rouge à lèvres de Carla à côté de laquelle est inscrit au Bic le numéro de téléphone d’Étienne Daho, lui-même, qui a fait affaire avec Alessandro pour une villa en Toscane.

2Carla est donc née en 1977 à Gênes, seconde enfant de Giula Minore, fille de Sócrates et d’Olga Ponti. Elle vit actuellement à Toulon où elle est ouvreuse au cinéma Le Palace. Carla est petite, galbée, jolie voire iconique quand elle est maquillée, mais je la devine du style popotte le soir chez elle, pull, jogging et chaussons aux pieds dans le canapé. Elle semble sérieuse et réfléchie.

3Elle n’a rien chez elle comme document ou souvenir de famille me prévient-elle alors que je propose comme lieu de rendez-vous son appartement. « Tout est resté à Gênes. » Nous nous voyons finalement à la brasserie Genette, non loin du Palace. Je lui ai fait écouté un peu de la voix d’Yves-Marie, elle me raconte. J’ai l’impression que ça la soulage. Je pense que Carla est très seule.

4Avec Yves-Marie et sa sœur, nous étions proches les uns et les autres. Nous traversions la frontière assez fréquemment et, passées les années quatre-vingt, les situations des deux pays se sont considérablement rapprochées. Nous n’avions pas l’idée que nous étions des étrangers. Nos parents se fréquentaient volontiers. Ils nous envoyait aussi en vacances les uns chez les autres.

5Mon frère et moi étions assez jaloux de nos cousins français qui jouaient de la musique. Eux, je ne sais pas pourquoi, ils étaient de leur côté aussi jaloux de nous. On ne peut rien contre le sentiment que tout est mieux chez les autres. Nous avons donc grandi comme ça, en miroir, admirant ce qui se passait en face et partageant un bon nombre de goûts, d’idées et d’espoirs.

6Je regardais Yves-Marie un peu de haut. Nous sommes nés tous les deux en 1977 mais je l’ai toujours trouvé plus petit que moi. C’est curieux. Il me faisait rire, mais quand il chantait, il était d’un tel sérieux ! Il regardait le public avec des grands yeux ouverts, alors on le regardait. Et c’est ça qu’il voulait, qu’on rentre dans son jeu. Terrible, il ne bougeait presque pas sur scène et ça fonctionnait bien. Il pensait que c’était comme ça que leur “cause” ou l’insensé de leurs paroles se révélait aux gens. Il avait le truc pour bouger ses yeux avant de tourner la tête, comme dans les films ou comme les acteurs de théâtre muet, de les lancer au ciel et sa tête suivait, puis les mains. Moi, je souriais car je le connaissais autrement le petit Yves-Marie. Une fois sorti de scène, je lui ébouriffais les cheveux en le félicitant en italien. Il adorait ça, ça le rendait international auprès les filles de son lycée qui venaient le voir en concert en prenant un sirop fraise.

7Et puis, au printemps 1996, on est resté ensemble tout un jour. Ses parents étaient partis, nos frangin-frangine aussi chez des copains. On a glandé plus que la matinée à lire des BD et regarder des conneries à la télé. Et puis on s’est regardés.

8À travers le salon, par la porte vitrée, je l’ai soudainement vu droit, de trois quarts, en bas de l’escalier. Immobile, indécis, prêt à bouger, j’ai d’abord pensé qu’il cherchait quelque chose ou tout bonnement quelque chose à faire, un nouveau disque à mettre ou un truc à me dire. Il était en jean avec la ceinture de cuir à boucle qu’il prenait pour les concerts, une chemise pâle à demi ouverte, un petit collier en cuir un peu crasse avec trois babioles accrochées dessus : bref, exactement pareil à celui que j’avais vu depuis le petit-déjeuner et que je connaissais depuis longtemps. Mais je reste là moi aussi, à le regarder. Ses yeux sont bien ouverts, comme s’il était surpris ou carrément ailleurs, je n’en détache pas les miens et je prends une respiration. Il bouge, marche, contourne un fauteuil tout en ne me lâchant pas du regard, il me semble alors normal de marcher vers lui. Nous nous arrêtons à un mètre ou deux, les gestes cois. Je ne sais pas qui je suis à ce moment, je me pose soudain la question. Je me trouve très bête.

9Ses mains bougent enfin et nous nous prenons dans les bras, simplement. Une évidence. Nous sommes de la même taille en fait, du même âge, rendus au même point au même moment, des volontés qui se rejoignent tout comme le font nos lèvres une première fois, sans insistance. Nous nous prenons plus surement dans les bras. Je remarque que sa petite barbe me chatouille le cou.

10Le reste de la journée et la nuit sont tendres et joyeuses. Nous avons joué tour à tour les seigneurs dans leur château vide, les Robinson de la vie moderne et le couple de rockeurs qui vit dans une suite d’hôtel. Nous avons fait l’amour, beaucoup, rit et envisagé les suites et les conséquences avec sérénité. Les conséquences ont été du bonheur, d’abord. Beaucoup. Un enfant, Marin né en 1998 – juste avant la Finale ! –, et puis une autre, Juliet, née en 2002.

11Maintenant, cela ne sont plus des souvenirs communs. Nous ne les évoquerons plus ensemble. On s’est bien regardés encore, une dizaine d’années après ce jour, pour finalement se dire : c’est fini.

12Cette partie-ci de ma vie et ma famille s’arrête là. Une autre a commencé il y avait déjà quelques années. Une lettre est écrite et en lieu sûr, et s’il m’arrive quelque chose, une amie doit indiquer où. Cette lettre est écrite pour Juliet qui pourrait savoir ainsi que Yves-Marie n’est pas son père – j’imagine que des analyses seront néanmoins réclamées, on est jamais surs. En tout cas, on sera clair sur mon avis sur la question et, je dirais, ma volonté aussi à ce moment-là. Et, à défaut, on saura aussi la volonté du père…

13Rien de dramatique là-dedans. La vie est encore longue et tous, dans cette histoire, nous aurons d’autres quarts d’heure de gloire. Ce serait quand même dommage qu’on garde rigueur à des gamins d’avoir fait des trucs biens, surtout quand les gamins, c’est nous !

Carla, une lettre.

14Le lendemain, Carla m’envoie finalement cette lettre.

15J’ai repassé mes vieux disques aujourd’hui, avec plaisir et sans nostalgie. Je vois pas mal de films, bien sûr, avec mon travail au cinéma. Mais ce que j’aime voir surtout, ce sont les gens rentrer et puis sortir après le film. Il y en a deux sortes : ceux qui repartent exactement comme ils sont rentrés (certains sans dire un mot, d’autres en riant avec leurs amis, d’autres préoccupés par le parcmètre) et ceux qui sortent différemment : ils parlent plus bas, d’autres sujets, restent vagues dans leur appréciation, hument l’air dehors, éclatent de rire, restent, s’en vont vite main dans la main. Tous ceux-là, ils ont vécu une séquence dans leur vie comme une séquence dans un film, ils ont un avant et un après et la vie s’enchaine comme ça, selon une narration qui avance. Moi, je ne suis pas trop préoccupée par les parcmètres et je vais beaucoup au cinéma ! D’une certaine manière, Yves-Marie, avec ses concerts, il était plutôt dans le schéma répétitif du spectacle (ma petite théorie personnelle là-dessus, si elle vous intéresse, c’est que les groupies s’amusent beaucoup plus que les musiciens : elles n’ont pas deux shows identiques et ne risquent pas de voir les soirées défiler avec des partenaires au rôle toutes les nuits identique.)

16Où je serai dans quelques mois ? Je ne sais pas. J’ai toujours rêvé de vivre en Allemagne ou à Londres, peut-être je le ferai. Mon grand frère est à Pise et à Gênes, mais je ne pourrai pas facilement compter sur lui. Enfin, je ne sais pas pour lui, mais de mon côté ce serait difficile. Bref l’Europe est vaste et facile. J’attends que mes enfants grandissent, et surtout ma fille car Marin vit le plus souvent avec son père. Mon rêve, ça serait de trouver un job dans une organisation, un parti, un truc comme ça et d’aller à Bruxelles. Ce n’est surement pas impossible, mais il me faut déjà une capacité en droit. Après, écologie, militantisme, défense des droits ou politique, il y a besoin de gens capables de bouger et de s’intéresser à l’Europe. C’est ça le plus dur !

17Juliet me demande chaque mois : alors, c’est quand qu’on part ? Je crois qu’elle veut tourner une page qu’elle ne connait pas, qu’elle n’a pas encore lue. Je lui promets que nous allons bouger, avancer. Et c’est quand que tu rencontres quelqu’un aussi ?, me relance-t-elle. Je lui dis que je vois des gens tous les soirs mais elle me répond :

18– C’est pas pareil. Je veux un autre papa, un qui revient à l’appartement le soir et qui pourrait me faire faire mes leçons et me garder quand tu vas travailler ou au concert.

19– Et tu crois qu’il pourrait m’aimer, moi, suffisamment pour qu’il reste longtemps ?

20– Ah, oui, ça c’est vrai problème, tu as raison, je n’y avais pas pensé…

21– Écoute, je te promets de chercher encore, beaucoup !

22– D’accord.

23Et elle me regarde avec des yeux plein de confiance qui me tuent sur place.

Alessandro Minore.

24Le 3 octobre, je vois enfin Alessandro. Il refuse d’être enregistré et ne m’autorise aucune note. L’orale. Niente di più vero. Dit-il. La parola è resistenza, ajoute-il. Bien sûr avons-nous parlé du terrorisme des années de plomb, des luttes sociales qui furent rudes des deux côtés des Alpes, l’émergence des années frics insolentes et de la TV-politique, en Italie d’abord puis en France.

25– La Francia è sempre rimasta indietro rispetto all’Italia, fin dal Rinascimento, dall’inizio dei tempi!

26Alessandro me parle peu des deux couples de frères et sœurs : oui, ils se sentent concernés à l’époque, chacun dans leur pays. Leurs rencontres, plutôt fréquentes, leur ont donné une conscience et une connivence : leur génération a vue comme une vraie chance l’intégration européenne, liée selon lui à l’accession à tous les outils de communication (photocopies, radios locales, télés puis Internet et les téléphones portables).

27– Ma è tutta politica. Ma dicono che l’Italia ha la migliore costituzione del mondo, quindi cosa possiamo fare di più? essere vivo. Vivere in casa.

28Aujourd’hui, Alessandro a rompu tous les ponts familiaux. Il s’est construit sa vita locale mais il ne faut pas comprendre celle-ci comme un retranchement, une réduction : il s’agit je pense pour lui d’un choix de vie plein et entier, un renouvèlement. Il vit à Pise et travaille à Gênes comme agent immobilier – il vend de la vie locale, en fait, à ceux qui n’en n’ont pas. (Plutôt aux riches si possible.)

29– Sai, la mia famiglia è piuttosto complicata da generazioni. Internazionale, scossa da diverse guerre, è una diaspora senza scopo. È una famiglia di morte, lo so. Così vivo la mia vita. Quasi per protesta. Con la speranza di cambiare qualcosa a questa storia attraverso il mio stile di vita: amici, tranquillità, semplicità.

30Alessandro n’a plus voyagé depuis dix ans. Il n’a aucune archive m’affirme-t-il, Mia sorella probabilmente sì. Et le refus d’aucun avenir :

31– Ma io non avrò figli.