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Rechampir, l'édition
Se donner du champ

Enfants de Sócrates

Ruth et Yves-Marie
Les cousins transalpins, côté France

1Dans l’arrière-pays de Nice, je rencontre le 29 septembre 2015 Ruth (née en 1973) et Yves-Marie (né en 1977), derniers enfants de Sócrates Ponti. Ces mêmes jours, je rencontrerai leurs cousin et cousine né.es les mêmes années, Alessandro (1973) et Carla (1977), enfants de Giulia Ponti. Leur enfance, ce dont ils me parlent en premier dure toute la décennie quatre-vingt, de part et d’autre de cette – encore – frontière européenne.

Le Blues des Carolingiens
Hildegarde a le blues, Hildegarde (bis)
De son estrade Fastrade la regarde mais
Hildegarde se magne pour Carol
Hildegarde blues,
Hildegarde blues
Louis le Pieux n’est pas bon n’au lit, Louis le Pieux (bis)
Ermengarde l’a mise en garde, il n’est pas bon z’au pieu
Hildegarde se magne pour Carol,
Hildegarde blues,
Hildegarde blues
Pépin le Bref s’est mis martel en tête, Pépin le Bref (bis), etc.

2Quand il arrête le morceau, Yves-Marie frappe la touche stop du lecteur CD du même geste, j’imagine, avec lequel il suspendait le bras du tourne-disque à l’époque.

3– Quand on a fait écouté ça aux cousins de Gênes, ils étaient verts ! Hein, Ruth ? Ils étaient verts, c’est tout simple, ils ne comprenaient pas ! Ils ne comprenaient pas comment ça se faisait que c’était nous sur le disque ! Comment on avait été en studio, tout ça, comment on avait eu le fric…

4Je le regarde, il est fier.

5Fin 1990, il a presque quatorze ans, sa grande sœur Ruth l’embarque avec elle dans le groupe. Elle y tient la basse. Mais il y a plusieurs problèmes : le niveau du chanteur, point de vue paroles, est nul. Il s’essaye au Gainsbourg première époque, il prétend qu’on doit faire du « rock avec des paroles » ! Et pourquoi pas avec des violons ? Ca ne passe pas, pas tant auprès du public (qui est vite sourd et parti), qu’auprès des tenanciers de salle qui n’ont que l’anglais et les cheveux laqués dans et sur les oreilles. Ça ne va pas non plus point de vue guitariste, celui qui a fondé le groupe, juste après qu’il soit tombé amoureux de Ruth. Mais elle ne mord pas au plan “Corinne Téléphone” et le compositeur s’est mis à boire un peu avant l’âge. Mais il joue bien.

6Alors Ruth a été bonne sœur : entre les injonctions paternelles (“Tu peux calmer-t’occuper-sortir ton frère !”) et les demandes du petit, le plus simple s’est trouvé d’encourager ses talents naissants : culture scolaire, histoire et littérature. Rajoutez le Em, le Am et le D et voilà. Bon Scott et Angus Young avaient déjà fait le truc du bad guy et de l’écolier en culottes courtes, Nice Pop (nouveau nom du groupe) allait envoyer du bon élève et de la culture confiture.

7Et on joua. Et on joua encore, dès que possible, invité.es ou pas, accepté.es ou mal sonorisé.es peut-être. Tant est si bien que : en 1993, pour la fête du député fraichement élu, un courtisan obtient le financement d’un tremplin musical. La chanson Le Blues des Carolingiens remporte un franc (sourire d’Yves-Marie) succès et pan : Nice Pop se retrouve un mardi soir en studio. Tout le monde est excité mais la bière est interdite. On parle de la pochette et du message contestataire à poser dessus mais Ruth réclame le calme et bat la mesure, pied nu. Elle groove le truc et impose son jeune frangin devant (“Pauvres cons, lui il est vraiment politique”). Elle évoque leurs cousins italiens et qu’il faudrait s’inquiéter un peu plus que ça mais plus le temps, l’heure est passée il faut jouer. Au final, un 33 tours à gagner sur Radio Azur et dans les stations services.

8Ruth conclut et évoque la fin de Nice Pop, banale et précipitée. Je regarde à nouveau Yves-Marie. Il n’a quasi pas bougé, il est prêt à enfourner d’autres cassettes.

9– Allez, laisse Yves-Marie, le monsieur n’est pas là pour ça…

10Je ne dis rien. Moi aussi je laisse faire en quelque sorte. Je n’ose pas leur dire que, dix ans plus tôt, quand ils étaient vraiment mômes, j’ai fait pareil, vraiment tout pareil.

11– Et…, en Italie alors ?, vos cousins ?…

12Yves-Marie : – Alors eux, ils étaient vraiment dedans, vraiment dans le coup de poing – enfin, dans le levé de poing. La chanson des Carolingiens, c’était du pipi de chat. Il y a deux choses qui les ont scotchés : qu’on est été enregistrés sur disque, mais surtout qu’on disait n’importe quoi dans les paroles. Ils étaient à peine sortis de la guerre et chez eux, les bombes explosaient encore vraiment. La mafia, l’extrème-droite… Putain t’as dix ans et voilà qu’à midi on annonce plus de quatre-vingt morts et plusieurs centaines de blessés ! Et Aldo Moro… Nous on était déjà atteints par le Front National ici, à Nice. Mais alors eux…

13Ruth se joint au propos.

14Nous étions tous dans nos garages, à passer des heures à discuter autour de nos mobs ou de nos vélos dix vitesses. Je n’ai fichtre plus aucune idée du monde dont on discutait mais une seule chose était indiscutable : il était et resterait à tout jamais underground. Nous séparions, nous coupions, nous ne voulions pas : à l’image de notre “musique” nous voulions un avenir où serait sauvegardé, toujours, notre refus, notre volonté de ne jamais être dupes, jamais être soumis… Mais Le Pen imposait déjà ses termes. Nous n’avons pas vu. Nous nous moquions de leur sérieux, ils se moquaient de notre futilité.

15Nous aimions The Clash et les Beach Boys, à la fois Trust et Téléphone, sans trop de distinction. Les cousins, c’était direct Magma, Bella Ciao, Accept et Baron Rojo. Ils nous faisaient la leçon : hé les francese, c’est quand que vous rejoignez l’Europe ? L’avenir, c’est chez nous, et ça ne sera pas cool !

16C’est à ce moment qu’on a décidé de compliquer les choses. Tu dis Yves-Marie ?

17– Ok. Bon : on a échangé nos couples. J’en pinçais pour ma cousine Carla. Je n’imaginais pas que c’était réciproque et puis… C’est arrivé, voilà. Personne autour de nous n’était super strict, je veux dire que personne de notre entourage n’écoutait Radio Vatican, hein ?