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Rechampir, l'édition
Se donner du champ

Enfants de Sócrates

Michel Ponti

1Michel Ponti est né le 1er septembre 1971, à Nice, il est le deuxième enfant de Sócrates et Evguénia Ponti. Dans les archives de Nice Matin ou du Progrès de Lyon, je n’ai trouvé de lui que des portraits convenus et lisses. Une photo que m’a donnée sa sœur ainée Aurore, après mon passage à Grenoble, me semble plus juste pour distinguer le personnage :

2Nous sommes dans l’arrière-pays de Nice, en 2000, sur le terrain des sports d’une petite ville. C’est la fin d’un match de rugby, sans doute amateur. Les joueurs sont rassemblés et se désaltèrent. Les épaules des plus costauds sont voutées, les têtes sont dirigées vers le sol. Les shorts blancs sont tachés d’herbe, ainsi que la marque “Champion”, sponsor du club. Les cols sont froissés, les bandages se décollent. Ce n’est manifestement pas un bon jour, la gloire n’est pas au rendez-vous ce dimanche. Michel Ponti est là au milieu du groupe, en survêtement. A-t-il joué, est-il le coach ? Il ressent en tout cas la fatigue du match, lui aussi. Il n’est pas le plus costaud mais assurément le plus grand. Ses cheveux bouclés ont séché et déjà son regard, porté par un visage lumineux, se tourne vers la suite – la semaine qui vient, le prochain match, qui sait ?

3Michel Ponti ne m’a pas accordé de temps. Je suis arrivé à Grenoble, c’était son jour de départ. Il quittait EDF. En ce moment même, il doit être en train de déménager.

Michel Ponti, Grenoble, septembre 2015.

Discours de monsieur Gabiero, directeur régional.

4Donc monsieur Michel Ponti, vous nous quittez aujourd’hui… Quand je dis nous, ce sont les gens rassemblés autour de vous aujourd’hui – vos proches (je salue madame votre épouse qui nous fait le plaisir d’être présente), votre équipe, vos collègues bien sûr – mais, et surtout !, aurais-je envie de dire : EDF, la grande famille EDF. Votre entreprise, notre entreprise, toute votre vie professionnelle jusqu’à présent – et j’espère encore longtemps pour la majorité d’entre nous ! (Rires.) Mais pour vous, le départ vers une autre aventure professionnelle.

5Monsieur Ponti, il me revient donc en tant que directeur de la direction régionale Rhône-Alpes – faudra-t-il dire dans quelques mois : Auvergne-Rhône-Alpes ? – de retracer les grandes lignes de votre carrière chez nous. Quand je dis “grandes lignes”, vous avez deviné ma transition habile : vous êtes un spécialiste des câbles ! (Rires.) En 1995, lorsque vous postulez à EDF – je me rappelle qu’il fallait dument dire é-dé-eff à cette époque ! –, c’est en tant que jeune diplômé des Arts et Métiers. L’entreprise terminait à l’époque le déploiement de la tension 230 (volts monophasé pour les intimes) et elle vous a accueilli comme ingénieur, les bras bien ouverts et cela bien que votre formation ne fut pas aussi standardisée que la majorité des jeunes recrutés.

6Il faut souligner le fait que vous avez suivi les cours du CNAM par correspondance, tout en travaillant dans l’entreprise paternelle et en élevant déjà, avec votre épouse, votre premier enfant, né en 1988. L’entreprise de votre père était une imprimerie, situé dans l’arrière-pays niçois, je me suis laissé soufflé à l’oreille que votre père avait gardé avec l’Italie beaucoup de liens affectifs. EDF a donc, cette année-là, accueilli en son sein un jeune homme de 26 ans, valeureux, travailleur et déjà responsable. Serions-nous capables de faire cela aujourd’hui ? Je l’espère ! Je veux souligner aussi le fait que vous êtes un des premiers à opter pour le contrat de travail de droit privé, et non le fonctionnariat, ouverture qui commence à être possible en ce milieu des années quatre-vingt-dix. Qui serait capable de faire cela aujourd’hui ? Ah oui, ce n’est plus possible… (rires).

7Après de rapides passages dans différentes agences et services de Nice, vous montez à Lyon, au centre technique principal. Deux ans plus tard à peine, on vous confie la responsabilité technique de la maintenance sur les trois départements Ardèche, Drôme, Isère : vous n’avez pas 29 ans. Monsieur Ponti, ceux qui parmi nous soir ne vous connaitraient pas très bien – ils sont rares bien sûr – savent désormais une chose : vous faites tout très vite, très jeune ! Enfant, études, travail, responsabilité, vous semblez vouloir tout avoir d’un coup – là où des personnes comme moi par exemple feront les choses les une après les autres. Ma femme me le reproche assez ! (Rires.) Notez cependant qu’ainsi, on devient directeur… (Rires.)

8Votre mission consiste alors essentiellement à animer et à organiser les équipes sur le terrain. Formation, méthodes de travail, motivation, voilà des mots, des concepts, une philosophie oserais-je même dire qui ne vous quitteront plus. Vous êtes de ce fait très apprécié de vos collaborateurs, ainsi que de votre hiérarchie. Hiérarchie vis-à-vis de laquelle vous ne cessez de vous rapprocher. A tel point qu’en 2001, vous en faites partie, vous êtes la hiérarchie. Oh bien sûr pas celle, administrative et ennuyeuse, tatillonne, les yeux rivés sur les chiffres et le stylo conditionné à l’approbation du supérieur n+1 ! Non, la hiérarchie qui décide en faisant. Vous en éprouvez la difficulté, car rien n’est facile dans ce contexte. Je me souviens personnellement d’un repas que nous avions eu à Valence où il s’agissait pour vous de, comment dire, d’exprimer un mécontentement devant des erreurs et des manquements. Hé bien mesdames et messieurs, je peux vous dire que toutes les primes y sont passées, ainsi que les avantages des gamins aux centres aérés et aux colos ! Il y avait en face de vous, je me rappelle bien, un responsable de la vieille école – je tairai son nom mais plusieurs d’entre vous l’ont bien connu. Vous avez habilement détourné ses défenses et j’avoue que ce jour-là, j’ai bien cru que votre objectif final, c’était mon propre poste ! (Rires.)

9Et enfin vous nous rejoignez ici, à la délégation régionale. Depuis je crois, votre itinéraire est connu de tous et vous me permettrez donc de ne pas être long. Je voudrais juste évoquer, ma foi, quelque chose de… difficile à dire dans ces murs : vous avez, lentement au cours de ces dernières années car je sais ce n’est pas une conviction ancienne chez vous, comment dire… Ah, comme j’ai décidément du mal à dire ces mots… horribles – allons, il le faut et nous irons ensuite le pot de l’amitié (rires gênés) : vous avez donc peu à peu affirmé votre opposition au développement d’EDF dans la ressource nucléaire. C’est là bien sûr une opinion citoyenne respectable mais elle a, je dirais, flouté votre positionnement au sein de l’entreprise et de la communauté de vos collègues. C’est un regret, pour ma part et je ne le cache pas.

10Mais à toute chose bonheur, puisque justement, vous nous quittez avec un beau projet de création d’entreprise sur l’éolien. Et voilà je crois quelque chose d’exemplaire : non seulement vous allez travailler sur une énergie qui correspond totalement à vos convictions mais, bien sûr, et je suis heureux de l’annoncer officiellement ce soir : EDF vous accompagnera dans l’aventure ! En effet, notre secteur “énergies renouvelables” est en plein boom ! si j’ose dire et très excité d’investir dans vos turbines ! Alors, cher Michel, félicitations et… bon vent ! (Applaudissements.)

11Peut-être que vous pourriez dire quelques mots, avant de partager le verre de l’amitié ? Je crois vous allez désormais vers l’ouest, du côté de la Bretagne, non ? Vous y avez de la famille, n’est-ce pas ?

Réponse de Michel Ponti.

12Chers amis, oui cher Marc, c’est en Bretagne qu’avec ma famille je vais m’installer un moment. Il y a du vent là-bas, vous le savez bien. (Rires.) J’y ai effectivement des cousins, mais éloignés disons. C’est peu curieux que, moi aussi, je monte là-haut bien que nous n’ayons pas la même histoire familiale… Mais laissez cela, je ne vois pas en quoi ça vous intéresse.

13Nice, l’Isère, et surtout le Vercors, non je les – je ne vous – oublierai pas. Mes grands-parents s’y sont quasiment installés dans la fin de la guerre : mon grand-père a fait de nombreux allers-retours entre l’Italie et le Vercors dès 1943, puis le Piémont français après le Débarquement. Il combattait aux côtés de la résistance communiste, côté italien puis côté français. Il a posé sa famille à Nice, là où c’était le plus sûr pour elle et lui. Mon père est né là, en 1947 : vous voyez, et vous comprenez que cette région, j’y serai toujours un peu.

14En même temps, je dois avouer que travailler avec monsieur Sócrates Ponti mon père dans son imprimerie n’était pas facile. J’ai vite compris qu’y rester serait pour moi terrible. Alors cher Marc, ce que vous avez pris chez moi pour de la rapidité, c’était sans doute en réalité une grand volonté de fuir la sphère familiale. Heureusement pour moi, ma femme Cécile fut rapidement à mes côtés. Elle m’a beaucoup aidé. J’allais souvent voir par contre ce grand-père résistant. Toute la région le connaissait, il connaissait beaucoup de monde et c’était une vraie école que de se promener avec lui. Tout le monde l’aidait car souvent il était triste : sa femme – ma grand-mère – l’avait très vite quitté. Pardon ?… Oui, c’est lui : Luigi Ponti. Oui, il a publié quelques recueils de poésie. Parfois en italien, parfois en français mais le plus souvent en espagnol (je crois qu’il se disait secrètement que sa femme, d’origine espagnole, tomberait peut-être un jour sur ses poésies…).

15Alors là pour le coup, Marc, vous auriez peut-être pu vous entendre avec lui : il ne jurait que par le progrès technique pour ce qui était de la réalité, pas de la littérature. Il est possible que, passé l’époque du nucléaire militaire, vous auriez pu le convaincre que c’était l’énergie du futur. Moi, je ne le crois pas… J’ai pris la part poète de Luigi Ponti peut-être mais je trouve le vent et le soleil beaucoup plus vivables que l’atome en fission.

16J’ai deux garçons, de vingt-sept et de vingt-deux ans. Ne riez pas, ils sont encore étudiants ! L’un deux a une petite fille de trois ans – ce qui fait de moi déjà un jeune grand-père. Je crois qu’il est temps pour moi de réfléchir au monde, mais surtout de faire partie du monde où ils vivent. Sans vouloir vous vexer, chers collègues, je ne suis pas sûr que c’est ce que nous faisons dans exactement tous les couloirs et les bureaux de cet immeuble… (Interjections.) Je pars, plutôt heureux donc, vous l’avez compris. Je m’en vais à mes “turbines à vent” que j’espère voir un jour alimenter en énergie les belles activités de ces enfants.

17Je n’avais par prévu de dire tout ça, de faire un discours. Vous me connaissez pour la plupart d’entre vous. Ceux qui veulent des actions dans l’affaire, n’hésitez pas ! Mais en attendant, je vous invite tous à prendre ensemble le verre de l’amitié : quelqu’un m’a dit juste avant cette cérémonie, je ne sais plus très bien qui il était, un journaliste je crois, je ne l’ai rencontré que rapidement : “Le travail n’est pas tout”, m’a-t-il dit. Je suis bien d’accord là-dessus ce soir !

Sócrates Ponti

18Je dispose d’une photo de Sócrates Ponti. Elle le pose en travailleur dans la cour de son atelier. De par et d’autre, un amoncèlement de ferraille et de cartons, de carcasses de machine et de pièces. Un vélo est garé là. Derrière, non loin de portes à galandage, des boites en bois, des pots d’encre et des piles de longues et larges caisses plates, étiquetées entre la paire de poignées. Grotesque 16, Garamond 12, Peignot 24, ce sont des casses de caractères. Sócrates Ponti, cet imprimeur en bleu de travail, ne devait pas être toujours commode : l’homme parmi ses fers et ses bois a les bras écartés du corps, les mains à demi ouvertes en forme de pinces, sa jambe droite est en avant pour réaliser un pas, décidé, tandis que la gauche se ramasse pour projeter le corps massif en avant. Le godillot s’arrache de la boue, entrainant d’ailleurs un bout ou un tuyau. Un déséquilibre qui donne la force du portrait, un homme que rien ne va arrêter – en tout cas dans les minutes qui viennent, il mourra en 1999 d’une crise cardiaque. Sous le bleu, un pull camionneur chiné aux manches retroussées laissant nus les avant-bras et arrondissant encore plus les fortes épaules. Une ceinture de cuir sangle le bonhomme à la tâche, la boucle bien sur le ventre, décidée. Les deux fermetures éclair des poches sur le plastron, ouvertes, semblent donner deux yeux à cette force du corps.

19La tête est celle d’un homme d’une cinquantaine d’années, bien qu’il ne doit en compter dix ou douze de moins à la date de la photo. Il a un béret de maquisard, porté bien à plat, sans style, une chevelure de gros cheveux dépasse sur le front, au-dessus de cinq grosses rides parfaitement horizontales, parallèles au béret et à la ligne des sourcils. Le nez est massif, triangulaire, centré, donnant naissance sur les côtés de la bouche à deux joues fatiguées. La bouche, proportionnée à ce visage parfait, est complétée en sa commissure gauche d’une sans-filtre blanche rendue à moitié. On ne voit aucune trace de fumée sur la photo.

Luigi Ponti

20De Luigi Ponti, son père, il y a cette très vieille photo d’un petit groupe d’hommes cassant la croute sous un abri. Celui-ci est constitué de perches appuyées simplement en triangle, recouvertes de faisceaux de paille ficelés au bois. Des perches plus fines viennent en contre-appui consolider les perches principales de l’abri, fiché sur un sol de cailloux. Entre improvisation et science, la cabane est entre l’urgence et le provisoire, entre le camp et le démontable – plutôt l’abandonnable. Pour la photo, on ouvre une bouteille de vin, assis sur une caisse de munitions. Un chien est couché près de la mitraillette. À l’intérieur, les jeunes gens ont des bottes emmitouflées dans des peaux, la casquette chaude et un quignon porté à la bouche. Le paysage derrière est montagneux : on m’a dit que la photo a été prise au Vercors, dans un des maquis, mais rien n’est sûr. Si Luigi Ponti y figure, on doit plutôt se situer en 1945 dans la vallée de l’Ubayette.