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Rechampir, l'édition
Se donner du champ

Enfants de Sócrates

Aurore Ponti

1Aurore Ponti est née le 28 avril 1970, à Nice, première née de Sócrates et d’Olga Ponti (elle de son vrai prénom Evguénia, Olga étant son nom de résistante).

2La première fois que je la rencontre, c’est chez elle, dans un appartement rue de Chine à Paris. Elle ne va réellement pas bien, respire mal et fort, est sans arrêt courbée en deux, la tête face au sol. Elle s’excuse, me dit qu’elle aurait parlé volontiers de sa famille puisque je m’y intéressais. Je n’insiste pas, lui indique mon numéro de téléphone portable. Le lendemain, j’ai ce message : « Je suis à l’hôpital Lariboisière. Venez m’y voir là. Apportez un enregistreur, je ne pourrai pas, peut-être, parler clairement… Pas d’un coup. Mieux vaut faire ça maintenant, après je ne sais pas… On verra… »

3Je la rejoins donc dans l’après-midi du mercredi 14 octobre. Je sors un caméscope qu’un cousin m’a prêté.

4On m’entend m’en excuser : je ne sais pas bien me servir de mon téléphone portable comme enregistreur, je ne suis pas sûr de moi. Je promets d’orienter le caméscope vers un coin anonyme de la chambre.

5– Non, laissez, filmez, répond-elle. On ne sait jamais…

6Je ne comprends pas pourquoi elle dit cela mais j’acquiesce, cela vaut autorisation. J’annonce le top de l’enregistrement.

7À l’image, d’abord, un fantôme, un squelette, une femme malade debout derrière un lit d’hôpital. Image brusque et terrible. Elle choisit de s’asseoir et de remonter les draps sur ses genoux. Elle met un pull en haut, regarde à nouveau l’objectif.

8En son off, on m’entend marmonner. Je ne sais pas trop quoi dire, je pense d’abord l’interroger sur ses enfants, si quelqu’un va venir la voir, tout ça. C’est nul, je le sais. Heureusement elle n’a pas entendu et pense que je peste contre le caméscope. Je choisis finalement de me taire afin de lui laisser toutes les portes ouvertes, à elle. Il y a un silence. Puis elle attaque :

9– Bon, j’ai fait un peu des conneries, j’ai vadrouillé pas mal et… je ne me suis pas souvent couché de bonne heure. J’ai bu beaucoup et me suis drogué aussi à certains moments. Et puis j’ai eu deux enfants, ça a été difficile. Aujourd’hui je suis malade, vraiment malade, c’est une nouvelle étape dans ma vie. Je crois que je suis plutôt bien sinon. Je…je n’aurais pas été capable dans ma vie ancienne de répondre à vos questions je crois. Je ne suis pas très « famille ».

10Elle tousse un peu. Elle ajoute :

11– Je suis malade, mais sobre et clean. Et puis seule aussi, mais ça ne compte pas vraiment. Bon allons-y, que vouliez-vous savoir en gros ?

12On m’entend répondre la fable que j’ai sortie à presque tous et toutes. Celle d’entretiens préalables à un documentaire sur « des gens », une cohorte choisie par des sociologues de l’École des hautes études en sciences sociales, comme un repérage pour la télé. Qu’en général, je reste un peu plus de temps avec les gens, qu’il y a un dossier à remplir mais que là… Je bafouille et marmonne à nouveau, on sent que j’aurais pu trouver mieux.

13Ça passe, elle ne relève pas.

14– Ah, je pensais que c’était quand même des histoires de familles. Je me souviens, lors de ton premier contact, on avait évoqué ma place d’ainée. Euh… Je suis plus à l’aise à tutoyer, est-ce que je peux ?

15– Pas de souci, à condition que moi je puisse continuer à vouvoyer.

16– D’accord. Oui, je suis l’ainée de deux frères, une sœur, d’un cousin et d’une cousine. T’as des frères et sœurs, toi ? C’est l’enfer, non ?

17Elle rigole et elle tousse.

18– Allez, sérieux : je n’ai pas de super mauvais souvenirs de mon enfance, mais pas vraiment des jours enchantés non plus. Mon père était rude. Il avait été élevé jusqu’à l’adolescence par son père seul, ma grand-mère étant partie alors qu’il était tout petit. Il n’attendait pas grand-chose de moi je crois et peut-être qu’il voyait déjà en moi une femme, bientôt une mère qui pourrait elle aussi quitter ses enfants. Il était prudent sur les gens, sceptique sur les capacités des gens à donner et à être fidèle. Il a vécu quand même comme un ours, dans son imprimerie. Alors, moi…

19Aurore Ponti quitte soudain le lit, se mettant debout, elle poursuit :

20– Alors moi je descendais quand je pouvais sur Nice faire du skate avec des copains. On n’y passait des après-midis entières à faire des descentes, des courses, des figures. J’adorais ça, on mettait des protections à la fin parce que ça cognait bien quand on tombait.

21– Et c’était quoi l’état d’esprit, alors ? Votre état d’esprit ?

22– Rouler, écouter du rock, c’était pareil de toute façon. Il n’y avait que ça. On ne se parlait même pas beaucoup avec les copains, on ne se connaissait pas vraiment : rouler suffisait. Être sur la planche, c’est tout… As-tu vu Rouli-Roulant 1 ? C’était exactement ça. On était considéré comme une bande, comme des loulous, comme des dangers alors qu’on ne faisait que jouer avec la rue et avec la vitesse. Je restais toujours tard et, souvent, j’étais la dernière. Je devenais un peu bravache et il m’arrivait de rouler encore une heure toute seule, pour prouver que je n’avais besoin de personne et… être bien sûre de l’engueulade en rentrant.

23Elle sourit. Elle tousse, essaie d’aller vers la fenêtre. Je dois tourner et replacer la caméra. Pendant ce temps-là, Aurore Ponti rate un pas, bouscule la petite table et manque de s’affaler, je la rattrape. Je l’assois dans le fauteuil sous la fenêtre. Je me rassois aussi. Nous nous regardons tous les deux, puis instinctivement la caméra qui enregistre : comme deux enfants pris en faute de trop bouger. Nous nous regardons, nous rions. À l’image, une gêne a manifestement disparu entre nous.

24Mais ses mains tremblent, ses yeux roulent, elle déglutit plusieurs fois : la chute l’a secouée. Je lui prends la main et lui demande si elle veut s’arrêter, comment elle se sent, là.

25– ça roule… ça roule ! J’en ai vu d’autres. Mais, une fois qu’on dit ça, hein ? Un jour, ça change… Bon.

26Quelqu’un entre à ce moment dans la chambre. C’est un docteur, un infirmier ou un interne : madame Ponti, il faudrait vous reposer maintenant. Monsieur, si vous voulez bien, etc.

27J’arrête la caméra.

* * *

28Je me souviens qu’après cette première entrevue, je ne me sentais pas abattu. Les rires avaient fait du bien et cette personne-là en avait à revendre. Il me faudrait l’interroger là-dessus la fois suivante. Je me souviens aussi que je m’étais promis alors d’en faire un portrait physique, pour une fois. Il me semblait nécessaire, honnête, je ne savais quel terme mettre sur mon sentiment.

29Aurore est grande et fine. Elle a des cheveux clairs, pas tout à fait blancs encore, qui ont pu être châtains, ou alors qui ont dû être souvent teintés. Ses cheveux sont mi-longs (aux oreilles), laissés naturellement ébouriffés. Les yeux d’Aurore, ce soir-là, n’étaient pas pétillants, ils manquaient paradoxalement de larmes pour briller. Je n’en avais pas noté la couleur. Les pommettes, assez discrètes, marquent quand même le haut d’un triangle qui, jouant légèrement au creux des joues, pointe au menton. Des lèvres fines, abimées, qui ont dû elles aussi porter du maquillage, elles sont nerveuses et en mouvement, animant tout le bas du visage. Il n’y a pas de jeu coordonné entre les yeux et les lèvres quand Aurore s’exprime : c’est troublant, on dirait deux sœurs siamoises qui s’occupent chacune à une activité différente.

30Autour de cette bouche, de très nombreuses ridelles : cette bouche a dû souvent pincer des mots, retenir des expressions, serrer des reproches. Des rides plus profondes bougent sur le front et sous les yeux.

31Le cou est abimé, malade, maigre et réduit à la solidité des os et des tendons. Les épaules ont gardé une élégance et une certaine rondeur musclée. Les seins sont discrets. Tout le bas du corps, si on excepte le faux pas tout à l’heure dans la chambre, semble être encore en mesure de bien porter le reste, vers la hauteur, vers l’équilibre. Les pieds pourraient, je le pense volontiers, facile reprendre le skate, des pieds à baskets avec une cheville fine et un coup bien droit, à la grecque pourrait-on dire.

32Et enfin les mains, les bras : ils ont été cassés, sûrement. Elles doivent être arthriteuses. Bras et mains bougent cependant avec grâce, avec presque ce que l’on pourrait qualifier de lenteur. En regardant Aurore entière, je me dis qu’elle s’en est servi, beaucoup, de ces bras, qu’ils ont sûrement serrés plusieurs dizaines de personnes, ici-bas.