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Rechampir, l'édition
Se donner du champ

Les Terre-pleins

Ceux qui sont là

Yves Picard

1Sur le retour de l'hôpital Sud, Momo a choisi de couper un bout de ville. Aux feux, il s'occupe de papiers. Il y a la radio et Momo l'infirmier tapote distraitement des doigts. Davis, à l'arrière de la voiture, apprécie ce nouvel itinéraire – la rocade, c'est un film qu'il connait par cœur. Cela fait longtemps qu'il n'est pas revenu par ici, aux Longs Champs. De nouveaux bâtiments, de nouvelles rues, des zébras. Là-bas sur la gauche, il n'y a pas si longtemps que cela, un peu en avant de l'emplacement de l'ancienne cabane des Dalton, se tenait un puits. Curieusement, il est resté très seul longtemps debout alors que l'aménagement de la zone de bureaux allait bon train (ça s'appelle maintenant Rennes Atalante Saint-Sulpice).

2Et puis on l'a finalement rasé.

3– Eh, Momo, j'aimerais savoir pourquoi c'est justement le puits qu'on a rasé en dernier, demande Davis. Qui a mené la pelle mécanique, qui a conduit le bulldozer au petit matin, comment ça s'est passé ?

4– Je n'en sais fichtrement rien ! Je passe la plupart du temps par la rocade. Ce que je peux imaginer, Davis, c'est-ce que le puits n'a pas crié...

5Le feu passe au vert.

6Davis regarde vers l'arrière et, là où il y avait le puits passe maintenant une voie cyclable, bitumée. Des vélos y roulent et des joggeurs y courent. Ils ont des shorts en néoprène et des réserves d'eau dans un sac, avec une pipette pour boire dès qu'ils ont soif, à la verticale de l'ancien puits.

7Sur la droite, là où s'est engagé Momo vers Thorigné, il reste encore quelques champs, des ânes, des arbres. Les travaux vont vite, la ville se remplit comme un œuf, reste la laiterie qui protège toujours son espace. Ce qui fut une route nationale est désormais une zone 30, savamment bordée, peinte et bosselée de ralentisseurs. Tout un rallye de lenteur. Au bout, enfin, impatientes, les voitures prennent leur élan sur un rond-point comme des toupies. Momo accélère vers la rocade, passe au-dessus et continue sur la D 97. Les travaux avancent vite, la départementale va être mis en deux fois deux voies jusqu'au carrefour de la Chauvinais. En quelques semaines, tout a été redessiné, gainé, tuyauté, relié au flux.

8Mais Momo se met soudainement à parler :

9– Hé Davis, tu ne sais pas ? J'en ai un peu marre de faire ces tours. Courses, courses, Pontchaillou, Hôpital Sud, de Sud à Sagesse, de Sagesse à Sévigné je ne sais plus quoi. Des vieilles, des enfants, des cancéreux, des phtisiques, bof ! J'ai passé mon brevet chez les pompiers et bientôt je serai sur les accidents ! Du sang, du noyé, du suicidé, tu te rends compte ? Je ne vais donc plus te convoyer, Davis. Mais tu as l'air en forme maintenant, non ?

10– Oui, Momo. Ne t'inquiète pas. Tu me manqueras.

11Et dans combien de temps la maison de Davis, elle sera mangée ? Quand la ville sera rendue là-bas, que regardera-t-il des baies du salon ou des fenêtres de sa chambre, à quoi verra-t-il les saisons changer ? Peut-être à un arbre laissé seul, un arbre-musée que l'aménageur épargnera. Un trait d'humour. Mais Davis ne sera plus là, la maison aura été certainement revendue alors et M. et Mme Mane couleront des jours ensoleillés ailleurs, profitant du temps qu'ils amassent sans relâche aujourd'hui et soutenant, enfin parents, l'illustre destin de Mayol en France – leur réussite fière et socialiste. Ce projet humanitaire et égoïste a commencé d'envahir la maison ! Davis se jure de ne jamais se souvenir de cette semaine funeste. Alors Rennes peut bien couler et déborder de sa coquille, coaguler autour de cette vieille baraque familiale et Mayol devenir un frère parfait !

12– Ce sont des tristesses qui n'auront pas lieu, se jure Davis. Stop Momo ! Descends-moi ici !

13Momo proteste, tu es fâché ? Mais le boiteux a déjà ouvert la portière en lui disant que lui l'infirmier pourra gratter ainsi une demie-heure de service. Momo l'aide à sortir ses cannes et le regarde partir vers une petite ligne d'arbres tout près de la route.

14– Maghlout !

15À cet appel, ce qui était immobile parmi les arbres tressaille et la longue silhouette de l'ami se déracine des vieilles souches en quelques pas maladroits, comme s'il sortait du sommeil, comme s'il reprenait pied sur terre, encore, après une absence.

16– Mon ami, mon frère, promène-moi. Je n'ai pas envie de rentrer à la maison. Marchons, apprends-moi à marcher ! Dis-moi comment le malheur, oui même le malheur peut aider à mettre un pied devant l'autre. Je ne parle pas pour ceux qui subissent et qui sont malheureux. Je parle de ceux pour qui le centre n'est pas l'endroit désirable, ceux pour qui la liberté est si difficile mais indispensable ! Montre-moi les sentiers qu'on prend quand la route est l'esclavage, comment on écrit sur les bas-côtés ! Éloigne-moi ! Apprends-moi !

17Mais Maghlout ne lui apprend rien. Il se contente de lui raconter Martin, Guillaume, Hector, Julien, tout ça. Et puis Tina : « Je la devine. Elle n'est pas loin. »

18Les deux marcheurs parviennent sur la zone des travaux. Ils passent parmi les engins, s'écartent des flaques. Le soir tombe et le sol s'illumine de feux et de lumières. Ici, de nouvelles fondations en béton supporteront des poteaux métalliques. Un mur anti-bruit protègera cette maison à qui on a pris le bout de jardin qui gênait. Ou bien plutôt le mur protègera la route de la vue sur la maison au toit de tuiles. La ferme !, celle qui oblige à tant de procédures, la maison de mitage qui ne rejoint pas le troupeau. L'ennuyeuse, l'empêcheuse de tourner en rond – en l'occurrence ici d'aller tout droit. Blessée à son terrain, frappée d'alignement, la maison ne s'en relèvera pas. C'est une question de temps.

19Maghlout aide Davis à grimper sur la butte, il a laissé les cannes. Ils surplombent la file éblouissante des voitures. Le spectacle est hypnotique. Les paires de phares sont les yeux des gens rivés sur les plots vert et blanc, la ligne jaune réfléchissant la route déviée, provisoire. Là, au flanc de l'immense remblais d'en face, un bulldozer a été arrêté en plein travail, pour la nuit. Il a encore de la terre plein la gueule et on devine à sa posture en équilibre tout l'effort qu'il lui reste à faire demain pour que tout soit d'équerre.

20– Oui, dit Davis. Autrefois j'ai appris, les plus grandes constructions étaient élevées pour la guerre ou pour Dieu. Aujourd'hui, les millions de mètres-cube de terre, de tonnes de ciments et de bitume, les longueurs d'acier sont remués, coulés, filés pour un simple kilomètre de route. On a changé de guerre, on a changé de dieu.

21– Et moi qui vient de loin, lui répond Maghlout, moi qui ai fait un long chemin depuis ailleurs, je sais qu'ici de véritables migrants sont jetés sur leurs propres routes autour de leurs propres villes !

22C'est ainsi que la grande migration de l'Homme continue.

23Il est tard. Davis prend malgré tout le chemin de sa maison, Maghlout celle de son « petit bosquet », dit-il. À moins qu'il ne se transforme en oiseau de nuit, en une dame blanche qui, juste dans le bruit d'un léger souffle, hantera la nuit et cherchera, encore, Tina.

Pour citer ce document

Yves Picard, «Ceux qui sont là», Rechampir, l'édition [En ligne], Récits, Les Terre-pleins, version du : 11/09/2016,URL : http://edition.rechampir.net/index.php?id=232.

Quelques mots à propos de : Yves Picard

n° ISNI : 0000000004783082