Navigation | Contenu

Rechampir, l'édition
Se donner du champ

Les Terre-pleins

Martin : Guillaume et les menuisiers

Yves Picard

1Oh !, entre moi et Guillaume, ça n'a pas toujours été. C'est un grand type avec des idées un peu souples à mon goût et qui a du mal à rester en retrait. Il trouve toujours quelque chose à dire, il le puise dans l'air ambiant, tu vois ? Tout en étant parfois cassant et affirmatif. J'ai assisté régulièrement à ses numéros. Répéter ou dire le contraire d'une fois sur l'autre, ça ne le dérange pas. Toujours entre ce qu'il croit, ce qu'il entend et l'idée qui lui vient. Il n'est pas inconséquent, remarque, c'est un instinctif : il y a du vrai en lui mais le contact des autres le fait douter. Ce qu'il dit est donc un mélange de circonstanciel et de rigidité. C'est peut-être sa taille physique qui donne cette impression : imagines-toi un De Gaulle en OS, bleu de travail et baskets.

2Le jour où on est parti de la Chevallerie, là où était l'usine, il a joué le spécialiste. Tout le catalogue de Promenade, quel modèle choisir, la consommation, les aménagements, la motorisation. Mais il ne travaillait pas aux pièces et la série dans laquelle on a piqué nos camions, dont Guillaume se faisait le promoteur, elle n'avait pas été fabriquée avec de la bonne tôle, pour les réservoirs notamment. Voilà, c'était raté. Mais depuis, il en connait un paquet sur les réservoirs qui fuient à cause de la rouille ! Il m'a dit il y a trois semaines :

3– J'ai fait changer tout. Il n'y a plus la moindre petite tâche de rouille sur mon car. Les Gitans. C'est fou la qualité d'acier qu'ils ont et l'outillage aussi. C'est nickel, pour pas cher.

4Mais je me souviens aussi du matin où il nous a dit, alors que l'usine tournait à plein :

5– Je passe à 80 %. Je me suis inscrit au CNAM pour un diplôme d'ingénieur. J'aurai des cours par correspondance, je ne viendrai plus bosser le mardi.

6C'est ainsi que Mardi nous a rejoint à l'atelier. Il n'y connaissait rien, il était d'en bas l'usine, en intérimaire. Avant ce jour, nous étions habitués des Vendredis. Les bouche-trous, jamais les mêmes. On les appelait tous comme ça, pas la peine de retenir leur nom, hein ? Mais Jean-Marie est resté alors on a retenu son prénom. Car Guillaume a tenu le rythme. Il en avait des cernes sous les yeux le mercredi. Ingénieur ! Ça se mérite blaguait-il, mais j'y arrive. L'usine était encore neuve alors quelqu'un qui s'engageait comme ça, c'était un chemin pour nous tous. Nous en avions de la fierté, pour toute l'équipe.

7Une équipe : quatre ou cinq gars suivant les moments. On se salue, on bosse, on cause un peu en se rhabillant. On se rend service à l'occasion. On n'est pas obligé de faire plus si on veut. Ça peut être un peu aussi de l'amitié mais ça ne dure que le temps. On montre un peu de sa vie privée, de ses interrogations, des évènements. Peu ou trop de politique, on est différents. Bref, laisse-à-penser et devine-moi-si-tu-le-peux sont les règles. Le reste du temps, on bosse.

8Des menuisiers, les mêmes gestes, les mêmes techniques. La même matière souple, le bois, trouver des solutions et que ça colle à la fin. On peut tout faire avec du bois et même aussi avec ce plastique qu'on a appris à travailler – as-tu remarqué à quel point d'ailleurs les gens adorent vivre dans du plastique ? Ça me dépasse un peu... Des menuisiers, des artisans en fait : des façons propres à chacun, des petits secrets, des manières très différentes de voir une même pièce.

9Notre atelier était à part dans l'usine, à l'étage, sur une grande mezzanine au-dessus du montage. Les bureaux de la direction étaient en face, tu vois, au-dessus de l'atelier châssis. Nous, nous étions un peu les cadors. Nous réalisions les aménagements spéciaux des camions, le « custom » : certains acheteurs rajoutaient des demandes particulières aux modèles et les vendeurs avaient le chic pour vendre ces idées. « Philosophie Promenade », cette relation du client au produit. Un rangement à cannes à pêche, une accroche de cubi, un coffre-fort, un ratelier, un bidet, que sais-je encore ? Ah oui, la boîte à préservatifs, ça marchait bien ça ! Chaque semaine, des aménagements différents. Alors, discussions, inventions, conseils entre nous. Ça c'était sympa. Par rapport à ceux d'en bas, le travail n'était pas aussi répétitif. On nous appelait les « valeurs ajoutées ».

10Une équipe, donc. Quatre, cinq et parfois six personnes dans le même atelier, chaque jour, toute la semaine. Une dizaine de bras, autant de yeux et d'oreilles qui apprennent forcément à se connaître, à tisser une attention – une surveillance même si on veut : chacun à sa place, couver une nana qui est en apprentissage, savoir se mettre en retrait aussi. Les jours passent et ça colle, en gros. Un jour ça change parce que quelqu'un s'en va ou qu'un autre arrive. Les affinités et les équilibres sont à refaire, ou à laisser tomber.

11Remarque, on a jamais été malheureux à Promenade. Un autre fois, je te raconterai l'histoire de M. Robert, son créateur. Un original, celui-là ! Allez, je t'invite, tu restes dormir dans le camion ? Parle-moi de Davis, et de cette fille aussi...

Pour citer ce document

Yves Picard, «Martin : Guillaume et les menuisiers», Rechampir, l'édition [En ligne], Récits, Les Terre-pleins, version du : 19/06/2016,URL : http://edition.rechampir.net/index.php?id=182.

Quelques mots à propos de : Yves Picard

n° ISNI : 0000000004783082