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Rechampir, l'édition
Se donner du champ

Les Terre-pleins

Maghlout, son père

Yves Picard

1Je deviens vraiment un ancêtre ici, tu sais. Mon dernier souvenir ? Curieusement, c'est comme un début : j'ai rêvé avant-hier de mon père. Il était respectueux, honnête et en bonne santé. Béni de Dieu : que des fils ! Religieux comme il le fallait, amoureux de la côte de Tan Tan et de sa mer, simple dans sa vie. Mais marié, ses garçons l'ont rendu malade. Au fur et à mesure que mes frères grandissaient, ils quittaient bien sûr la maison. Pour des choses d'enfants d'abord, jouer dans la rue, une veillée chez la concierge ou une virée à la plage. Mais par petites pensées furtives déjà, mon père les appelaient silencieusement à rentrer à la maison, simplement parce qu'il les aimait. Une pensée, des inquiétudes, un filet. Puis il se surprit à leur jeter à distance un peu de la protection d'Allah – ça n'arrête pas là-bas, tu sais, on fait ça machinalement, c'est aussi bête que le Bon Dieu d'ici.

2Mais l'âge venant et mes frères grandissant, leurs sorties devenant adultes et sérieuses, mon père s'est mis à croire je ne sais pas comment que ses appels à la miséricorde protégeaient en vrai les siens. En même temps, il envoyait ma mère voir et les appeler dans la rue. Lorsque je le connu – car je suis le plus petit –, je le voyais se prosterner dès que mes frères s'en allaient « à leurs affaires ». Il murmurait alors des sortes de prières, je ne sais pas, il ressemblait à un chien qui couine. À voix basse, puis le danger croissant à l'aune de sa confiance en ses psalmodies, à voix très haute perchée, je crois qu'il délirait. Il m'est arrivé souvent de l'entendre, dès que mes frères s'en allaient :

3– Ils vont revenir. La maison est sûre, le feu est vif et je l'entretiens. Ce lieu est à eux et ils doivent revenir. Puis, beaucoup plus fort : Par tous les récits et les mots ! Je vous appelle, rentrez ! Il remettait du bois dans le foyer.

4Mon père commençait alors à improviser des poésies bizarres, convoquant par la seule force du Verbe le retour de ses fils, convoquant des forces inconnues de moi. Il fallait aider et il ne le pouvait pas, mes frères étaient déjà perdus. Lui semblait vouloir croire à une force tellurique qu'il pouvait animer par sa voix, seul en face du foyer. Celle-là seule aurait le pouvoir d'écarter mes frères de leur destinée.

5Je commençai moi aussi à courir les rues. Mes frères avaient de l'argent, je faisais ce que je voulais. Mon père décida de veiller sur moi. Au moins en sauverai-je un, disait-il. Il m'accompagnait tous les jours à la bibliothèque et nous lisions de nombreux livres ensemble, il les savaient tous – je n'en plus sûr aujourd'hui, mais qu'importe ? En tout cas, il acquit dans le quartier une renommée de saint homme. Plus ses fils ainés étaient des malfrats riches et célébrés, plus lui semblait pauvre et humble avec son petit, à qui il faisait découvrir les lettres et la Parole. Après, dans ses pensées, toujours la tête courbée, il allait dans les rues comme contraint et tous savaient qu'il récitait des prières, qu'il avait hâte de rentrer chez lui pour ses invocations. Il lâcha son travail. Alors on le prit vraiment pour un près-de-Dieu. On s'arrangea pour qu'il ne manquât de rien.

6Ils ne pouvaient imaginer, ces voisins charitables, la joie réelle et débordante qui submergeait mon père lorsque, certains soirs avant qu'il ne s'endorme, il prenait à mes frères de revenir au foyer, drogués ou saouls. Il les embrassait avec effusion, de ses bras devenus sans muscle. Il venait me réveiller alors, moi le petit, et il nous enchantait tous d'une poésie inversée, célébrant en pleine nuit le jour et la joie, chantant la vie commencée et le tôt matin où nous irions nous coucher après la fête. Il était tout à nous et à sa femme, vivant – et il se ruinait en repas plantureux. Comment retrouvait-il alors aussi facilement sa drôlerie, pensais-je ? Il ne l'avait donc pas oubliée, mieux, sa gravité et sa joie semblaient être la même chose ! J'étais subjugué.

7Mes frères subvenaient à ces largesses bien sûr, ils en étaient certainement heureux. Ils ne souhaitaient pas tuer le vieil homme trop vite, ils prenaient soin de lui – étaient-ils retenus, en fin de compte ? La semaine où je suis parti, ils avaient décidé de repeindre la maison en jaune. « Ce sera une dépense honnête », dirent-ils. Pourquoi ne les a-t-il pas chassés, ces fils indignes ? Misérable père, mais comment lui en vouloir ? Il n'était sans doute lui que par eux.

8J'ai rêvé de mon père cette nuit. Il a sûrement passé depuis. Ce sont mes frères que j'ai quitté. Pas lui.

9– Mais dis-moi maintenant Martin : je suis donc à la recherche d'une fille. Elle s'appelle Tina, elle a été vue vers ici cet après-midi. Et un camping-car, exactement comme le tien, l'aurait embarquée...

10– Comme le mien ? Ce n'est pas moi. Et si ce n'est pas moi, n'est-ce-pas, c'est donc mon frère ! Il s'agit sans doute de Guillaume dont je t'ai parlé. Nous sommes les deux de Promenade à être sur Rennes je crois. Tu pourras le trouver au Pont-Lagot, sur la sortie Saint-Malo. C'est là qu'il bosse en ce moment. Enfin, aux dernières nouvelles.

11– Qui est ce Guillaume, de quel genre ? Est-ce que je dois craindre quelque chose pour la fille ?

Pour citer ce document

Yves Picard, «Maghlout, son père», Rechampir, l'édition [En ligne], Récits, Les Terre-pleins, version du : 05/06/2016,URL : http://edition.rechampir.net/index.php?id=175.

Quelques mots à propos de : Yves Picard

n° ISNI : 0000000004783082