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Rechampir, l'édition
Se donner du champ

Les Terre-pleins

Du haut de la Métropole

Yves Picard

1M. Marc a rangé ses dossiers, la réunion est finie et quelqu'un propose un whisky aux derniers présents. On est lundi midi. L'espace vitré du haut de l'hôtel de la Métropole offre enfin sa vue magnifique aux élus et aux fonctionnaires épuisés. Ils sont contents. Ils viennent de passer la matinée sur les dossiers de la boucle haut-débit et du réseau d'alerte de la rocade. M. Marc rallume son téléphone : aucune réponse à ses multiples appels vers Tina. Deux jours, deux nuits, peut-être bien trois si on compte samedi soir où elle allait chez une copine. Sa fille devient de plus en plus chatte. Elle vadrouille, dort quelque part et revient un matin devant un bol de lait. Est-ce que ça devrait l'inquiéter ?

2D'Horteuil s'approche de M. Marc : des soucis ?

3C'est l'heure où les animaux se regardent, chacun ayant choisi son coin quand le soleil est au plus haut. Qui une branche sous le vent, qui des herbes folles, qui la bouche d'égout fraiche. Qui une chambre, un sofa, un bureau climatisé. Qui, les quelques solitaires qui traversent l'avenue Fréville. Le lundi bascule dans la semaine et commence à peser sur Rennes. Çà et là résonnent dans les pièces solitaires des appartements les chansons de Bashung pour femmes seules. L'heure est au calme, à l'évocation du weekend passé et aussi de la semaine commencée dans le cafard. Mais on imagine aussi qu'il existe bien sûr des tas de femmes et d'hommes qui ont attendu avec impatience ce lundi. Gwenaël Marc est de ceux-là et des autres car il est en symbiose avec la ville et tous ceux qui y habitent. Il est heureux que son œuvre concerne à la fois les gens du lundi et les gens du dimanche. Il aurait envie d'aller dans un de ces bars du quartier, en bas, où le menu vient de changer. Avec ceux qui ont une âme tranquille qui ne vaut rien sur le plan statistique mais qui pourtant, M. Marc le sait bien, font aussi vivre la ville. La ville entre les axes, entre les pâtés, dans les îlots. Tiens, comme prendre un bateau en début de semaine, aller voir, emmener Tina dans un de ces routiers. Ça changerait des brasseries ou de la cantine. Demain...

4– D'Horteuil, vous pourriez peut-être... Au lycée demain matin. Et puis chez ses amies, rue de Paris ou boulevard de la Liberté, vous savez. Juste comme ça, dites-moi.

5– Bien sûr... Je vais passer les coups de fil, tout de suite. Sans doute on va savoir très vite. Les gars ont l'habitude...

6D'Horteuil bafouille. Il devrait... Mais il sort son téléphone. M. Marc lui retient le bras.

7– Vous savez, D'Horteuil, votre projet de service... Il faudra qu'on en reparle et...

8– Je sais. J'appelle.

9D'Horteuil fait et n'envoie qu'un seul petit message en forme de code : « Tina M. ? » Tout son monde comprendra. Lui trouve délirante l'idée que se fait M. Marc de l'éducation de sa fille. Trop de confiance ! Pour D'Horteuil, la ville n'est pas exactement un jardin d'enfant. Ce n'est pas marqué sur le front de Tina : criminels, passez votre chemin, celle-là est intouchable ! Alors bien sûr, la fillette est connue de tous les employés municipaux, des pompiers, des flics, des postiers et des élus, tout ce qui est dans l'associatif aussi, M. Marc l'a tant trimballée avec lui dans tous les quartiers de Rennes ! Des centaines de paires d'yeux suivent les pas dans la ville de la fille de monsieur Gwenaël Marc. Mais D'Horteuil voudrait lui prouver – et il y parvient peu à peu : preuve cette conversation, cette demande pour la première fois explicite – lui prouver qu'un meilleur service de police municipale, doté de technologies modernes pourrait rassurer tous les parents de Rennes. Et pas seulement cet édile qui, sous prétexte qu'il est le « maraîcher » de la ville (c'est la propre expression de monsieur Marc) délaisse les questions de sécurité publique. Égoïsme et naïveté, voilà ce qu'en pense D'Horteuil.

10– Voilà monsieur...

11Mais M. Marc est déjà reparti dans d'autres pensées, fasciné par la lumière du zénith que capte tous les panneaux photovoltaïques. Il aime sa ville et la forme qu'elle prend. Il aime aussi sa fille et comment elle grandit, comme elle s'émancipe. En fait, il est heureux ! Il aurait envie d'ouvrir cette verrière fermée de la Métropole et de crier « Si vous saviez comme cela sera encore mieux demain ! Venez voir ! Tout est là sur le papier. Tina, à demain ! »

12Il reprend un verre, il a vraiment fait avancer les choses ce matin. Tina peut être n'importe où dans cet espace, il a confiance.

Pour citer ce document

Yves Picard, «Du haut de la Métropole», Rechampir, l'édition [En ligne], Récits, Les Terre-pleins, version du : 13/04/2016,URL : http://edition.rechampir.net/index.php?id=163.

Quelques mots à propos de : Yves Picard

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